先生 : Sensei, le professeur et le Maître

Dans les arts martiaux, on utilise souvent un mélange de termes français et japonais. La méconnaissance de ces dernier conduit parfois à des malentendus regrettables. Le plus important de ces malentendus me semble être celui autour de la traduction de 先生,sensei. Je suis particulièrement sensibilisé à l’ambiguïté des utilisations de ce terme dans le domaine de l’Aïkido. Le but de ce texte est donc de mettre au clair certains problèmes de traduction.

Traduisons

En japonais, sensei s’écrit 先生. Le premier caractère, 先, se prononce seul saki ou ma, et signifie respectivement devant, antérieur et d’abord. Le caractère 生 est à la racine du verbe 生まれる, naître, et désigne plus généralement la vie. On le retrouve ainsi dans ;学生, gakusei, l’étudiant (connaissance et vie), ou 衛生, eisei, l’hygiène (préservation et vie). Étymologiquement, le sensei est donc celui qui est né avant.

En tant qu’aîné, le sensei dispose d’une expérience plus grande que ceux qui le suivent. Il est donc voué à leur transmettre cette expérience. C’est pourquoi ce terme désigne avant tout l’enseignant, le professeur. Il est utilisé très couramment au Japon. En particulier, il suffixe le nom de tout enseignant, y compris les médecin. 山田先生 signifie « professeur Yamada » ou « docteur Yamada ». Dans cet usage, il comporte une nuance de respect, mais moindre que celle qui est attribuée en français au terme « professeur ». En effet, ce mot est en général réservé aux professeurs d’université ou assimilé, signifiant de fait que la personne est titulaire d’une chaire. Au Japon, être professeur des écoles suffit à être sensei. Il n’est donc entouré que du respect dû à celui à qui on confie la formation d’autres personnes, et certainement pas se l’aura mystique implicite dans le terme de « maître ». Je tiens d’ailleurs à faire remarquer que la traduction de 先生 par « maître » ne figure dans les deux dictionnaires bilingues que j’utilise que comme composé pour « maître d’école » ou « maître de musique ». On peut alors se demander d’où provient l’usage particulièrement respectueux qui en est fait dans les arts martiaux.

Le sensei dans les arts martiaux

Pour comprendre ce glissement, il faut revenir à la structure traditionnelle des écoles d’arts martiaux au Japon, les ryu, ou « styles ». Les anciens grades des arts martiaux étaient plus simples qu’actuellement. Un premier brevet attestait de l’appartenance de l’élève à une école (c’est l’équivalent du shodan, premier dan), un second sanctionnait sa progression, un troisième était décerné quand l’élève avait maîtrisé les enseignement essentiels, et un dernier pouvait faire de lui l’héritier de l’école ou le fondateur d’une nouvelle branche de cette école (cf. Noboyushi Tamura, Étiquette et transmission, p. 86 et 87). Il était interdit d’enseigner hors de l’école ou d’accepter un défit avant l’obtention du dernier grade. En conséquence, les enseignants d’arts martiaux étaient tous supposés avoir atteint ce dernier grade, et donc étaient des gens particulièrement qualifiés, et dangereux.

Il faut souligner ce dernier aspect de l’enseignement des arts martiaux. Pendant longtemps, il s’est agit d’art de tuer, et les pratiquants étaient entraînés à considérer leur propre mort comme une éventualité immédiate, y compris au cours de l’entraînement. On a fait beaucoup de cas des règles de certains dojos où la condition d’obtention du dernier grade était d’arriver à vaincre le sensei, ce qui signifiait souvent tenter de le tuer. C’est là un extrême, mais il fait comprendre le climat d’extrême violence qui pouvait entourer cet enseignement. Il devenait alors vital de témoigner le plus grand respect à son professeur, celui-ci pouvant décider de l’indignité d’un élève, voire l’abattre.

Nous n’en sommes plus là aujourd’hui, mais des traces demeurent. Les arts martiaux traditionnels comportaient souvent une partie secrète, ésotérique. Les enseignants étaient donc aussi des « initiés », ce qui leur conférait un rôle moral et spirituel particulier. La description des septième et huitième dans d’Aïkido montre que cette conception reste opératoire. Le professeur d’arts martiaux était donc aussi un maître spirituel. Et on retrouve ici une conception similaire à celle des occidentaux : le maître est celui qui en plus de la connaissance d’une technique a reçu une initiation particulière. Je pense ici aux maîtres de philosophie ou aux maîtres-artisans des corporations médiévales.

La question est-elle réglée pour autant ? Suffit-il de réserver le sensei aux détenteurs des grades les plus avancés ? Non, sans doute pas. Car même en étant informé, on commet un contresens sur sensei, surtout si on s’adresse à un pratiquant japonais, qui est habitué à l’utilisation japonaise de sensei. Mieux vaut alors le « maître », plus ambigu. Mais les Occidentaux reculent souvent devant cette traduction de la terminologie. En effet, la soumission au maître est connotée négativement depuis la fin du dix-huitième siècle en occident. C’est en partie une conséquence de la fin du système des corporations, et une partie de notre propre héritage culturel. La soumission à un maître est difficile à assumer pour un occidental imprégné des notions de liberté individuelle (note : si la liberté est un droit inaliénable, l’individu n’a pas le droit d’y renoncer, par définition de l’inaliénabilité : on n’a pas le droit de se vendre comme esclave). Une telle attitude découle d’un souvenir profond des abus des « maîtres », à commencer par les rois et le clergé de l’Ancien Régime.

La question est donc de savoir ce qu’on dit en tant qu’Occidental en appelant son professeur d’arts martiaux « maître » ou sensei, ces deux termes n’étant pas équivalents.

Le sensei et le miroir

Les Japonais ont de nombreuses histoires de maîtres retors ou étranges. Mais ils ont aussi une culture de la soumission volontaire aux exigences du sensei, qui les guide sur le chemin de l’éveil spirituel. Est-ce là un signe supplémentaire de leur manque de personnalité individuelle ? Non, et une telle réflexion procède de la méconnaissance de la symbolique dusensei au Japon. Le paradigme du sensei s’explique en référence à la valeur de pureté, centrale dans le Bouddhisme comme dans le Shintô. Le sensei dans ces domaines est celui qui voit la vérité, et essaye de la transmettre de son mieux. Cette transmission se doit d’être la plus fidèle possible, non contaminée par l’ego ou la personnalité du sensei. En conséquence, l’image canonique de l’enseignant est le miroir, que l’on polit sans cesse pour mieux refléter ce qui nous est transmis. Le véritable Maître est donc celui qui est comme un miroir parfait, sans souillures ni impuretés, capable de refléter exactement la vérité qu’il contemple, et d’en montrer un reflet fidèle à ceux qui ne peuvent pas encore la voir.

Le rôle de sensei dans le domaine spirituel, et par extension dans les arts martiaux, demande donc un effacement de soi absolu, le renoncement à l’orgueil et autres satisfactions de l’ego pour se faire pur reflet de la vérité (et de la vérité elle-même, non d’un autre miroir). C’est donc un rôle très exigeant, requérant une humilité sans faille et une lourde responsabilité. De telles conditions commandent à coup sûr le respect qui entoure alors le sensei. Ce rôle est explicitement celui de l’enseignant en Aïkido, comme le montre l’orientation traditionnelle du dojo. Le Kamiza et le sensei font face au Sud, donc à la pleine lumière du soleil. C’est cette lumière que l’enseignant doit refléter le plus fidèlement possible, à l’image de ce qu’à fait le Fondateur. Il s’agit donc de refléter ce qu’a vu le Fondateur, et non d’être un reflet du Fondateur lui-même. Par extension, être le reflet de son propre sensei suggère que l’on en est encore à confondre la vérité et son reflet. Ce ne peut donc être qu’une étape transitoire, peut-être indispensable, dans la pratique. Toujours dans le dojo traditionnel, les débutants sont à l’Ouest, dos au soleil de midi, face au nord. Ils sont du côté de l’obscurité, et n’ont pour les guider que la lumière que reflète l’enseignant. Les pratiquants les plus avancés sont à l’Est, face au Nord. Du côté du lever du soleil, ils commencent à apercevoir eux-mêmes la lumière, dont ils ont appris à connaître le reflet. Tous ces éléments symboliques soulignent ainsi le mécanisme profond de transmission de l’art martial

Qui est donc le sensei ?

Même en maîtrisant les enjeux culturels et symboliques, il est ainsi bien difficile de conseiller une utilisation claire de sensei et de « maître ». Tout au plus voudrais-je avancer que cette utilisation dépend avant tout de l’entente entre l’enseignant et l’élève. Si tous deux le prennent dans le sens japonais courant, tout enseignant d’Aïkido peut être appelésensei. Si on y ajoute les connotations décrites ci-dessus, il convient d’être prudent sur l’utilisation de ces termes. Appeler quelqu’un sensei au sens de « maître » revient à lui reconnaître une autorité sur divers aspect de notre propre vie. Se faire appeler sensei au sens de maître représente une responsabilité considérable, assortie d’une immense exigence d’humilité et d’honnêteté vis-à-vis de ses élèves. Au-delà des mots, il importe d’être conscient de ses enjeux, qui reflètent la place que chacun accorde à l’Aïkido dans sa propre vie et l’opinion que chacun a de ses devoirs et de ses responsabilités en ce domaine.

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