Le dōjō, un espace sacré ?

Calligraphie des caractères composant le terme Dojo

Calligraphie des caractères composant le terme Dojo

On entend souvent dire, pour expliquer l’étiquette, que le dojo est un espace sacré. Cette affirmation est surprenante: en quoi une salle de sport deviendrait-elle brusquement sacrée ? Pourtant, cette réponse est juste. Si elle n’est pas toujours compréhensible, c’est qu’elle fait appel à une notion de sacré qui est bien éloignée de la notre. Cet article vise à la comprendre, afin de voir en quoi l’étiquette et le cérémonial peuvent devenir des actes parfaitement naturels. L’enjeu est de taille. Sans cette idée, l’art martial n’est qu’un sport de combat.

Les religions au Japon

Pour un esprit occidental, formé aux religions monothéistes, la vie religieuse des Japonais est assez déroutante. Elle est marquée par de éléments absents des religions occidentales: la proximité du sacré, et le syncrétisme.

Un sacré à portée de main

Pour les Japonais, les puissances transcendantes n’ont pas l’éloignement du Dieu Ouranien (Ouranien: lié à une puissance céleste, comme il est indique dans «Notre Père qui êtes aux cieux». on oppose souvent cette notion à celle de divinités chtoniennes, associées à la Terre-mère), mais sont au contraire très proches. Cela est particulièrement vrai du Shinto, la religion autochtone du Japon (litt. «Voie des Dieux»). Cette religion constitue un exemple unique d’animisme moderne. L’adepte du Shinto, et la plupart des Japonais le sont à un degré ou un autre, partage le monde quotidien avec quantité d’esprits, puissances mineures de la nature, esprits des ancêtres, du lieu, etc., à qui il va demander un service en échange d’offrandes. On aurait tort de voir là de simples superstitions. Les Japonais trouvent un grand apaisement dans l’idée qu’il existe des puissances faisant échapper le cours des choses au pur jeu des lois de la science et du hasard. Les esprits du Shinto, les kamis, sont ainsi présent partout, dans chaque site auquel s’attache une histoire, un événement, ou une tradition. Les quartiers anciens (et beaucoup de modernes) ont leurs kami. Le kami de l’Aïkido a d’ailleurs son sanctuaire à Iwama. Autant dire que les Japonais vivent en contact quotidien avec le sacré. Passant devant un petit temple juste avant un dîner d’affaires, ils s’y arrêteront quelques instants pour demander le succès de leurs négociations. Cette proximité de l’espace sacré est également vraie en ce qui concerne le Bouddhisme. Comme dans le cas du Christianisme, le Bouddha est généralement représenté avec des traits proches de ceux du peuple du sculpteur. Ainsi, les Bouddhas japonais ont l’air japonais, tout comme les Christs du nord de l’Europe sont souvent blonds. Proximité ethnique, donc, mais cette proximité est fondée sur le fait que le Bouddha n’est pas divin au sens où l’entendent les Occidentaux. C’est simplement un homme qui a trouvé une voie vers l’Illumination, et qui a essayé d’apprendre aux autres comment en faire autant. Un homme, rien de plus, dont la pensée à été relayée par d’autres hommes qui ont trouvé un chemin similaire, fondateurs des différentes «sectes» (on parlerait en Europe de «courants»), ce qui diminue l’effet de l’éloignement historique.

Syncrétismes

Parlant des religions au Japon, il faut garder à l’esprit qu’elles sont remarquablement tolérantes. Le Shinto s’accommode très bien des spéculations métaphysiques du Bouddhisme, lequel affirme n’être qu’un chemin vers l’Illumination parmi l’infinité des chemins possibles. Aucune de ces deux religions ne se targue de détenir le monopole de la vérité sur le monde spirituel. C’est pourquoi on peut parfaitement être à la fois shinto et bouddhiste, et que la plupart des Japonais le sont, au point que la distinction entre d’anciennes divinités shinto et les boddhisatva (assistants du Bouddha) est bien souvent sans objet. La tolérance de ces deux religions et l’accent porté sur les exercices spirituels font que la notion de foi est bien moins importante que dans les religions monothéistes. On pourrait m’objecter que les chrétiens ont été bannis, massacrés et interdits du début du XVIe siècle à la fin du XIXe. C’est vrai, mais cette interdiction ne reposait pas sur une querelle de religion. Bien qu’irrités par l’intolérance des évangélisateurs et leur manque de respect pour les ancêtres (non baptisés, donc voués aux flammes au moins jusqu’au Jugement dernier), les Japonais étaient prêts à les tolérer. C’est la puissance politique acquise par les seigneurs christianisés, dont les arquebuses européennes modifiaient totalement l’équilibre stratégique, qui a provoqué cette répression. Ces deux caractéristiques de la religiosité japonaise, une religiosité flottante et ouverte, font que l’importance accordée à la croyanceest faible. La plupart de Japonais accomplissent les rituels non pas par foi positive, mais parce que cela ne peut pas faire de mal de se prémunir, et que ces rituels leur apportent un apaisement certain. c’est avec cet esprit qu’il faut sans doute envisager le caractère sacré du Dojo, et prendre un peu de distance vis-à-vis de ce que l’étiquette peut avoir d’étrange pour un occidental.

Le Profane et le sacré

Je suis souvent surpris que l’on s’étonne à l’idée que le Dojo est un espace sacré. Les espaces sacrés abondent en Europe, et il n’est pas nécessaire d’être croyant pour leur reconnaître ce caractère: dans une église, tout le monde baisse la voix. Alors, pourquoi cet étonnement ? C’est sans doute qu’avec la diminution de l’influence de la religion dans la vie quotidienne, il s’est mis en place une distinction forte entre le profane et le sacré, ce dernier étant d’autant plus fort qu’il se trouvait cantonné en quelques lieux exceptionnels. Ce problème ne se pose pas aux Japonais, qui cotoient le sacré quotidiennement. De ce fait, leur conception du sacré est moins proche de la notre. Pour un Japonais, est sacré tout ce qui suscite l’idée de pureté, le respect ou l’admiration. Ainsi une source est kami en raison de sa pureté, les ancêtres le sont en raison du respect qu’on doit à ceux qui nous ont précédés, les grands artistes, artisans, l’Empereur sont kami en raison de leur rôle de modèle. Le sacré est donc partout: les montagnes, les rivières, les temples, etc. Le Dojo est un espace sacré dans ce premier sens. Littéralement, le Dojo est «le lieu où l’on cherche la Voie» (on a vu qu’au sens de Bouddhisme, les Voies étaient innombrables, et mutuellement non exclusives). Il se doit donc d’être un lieu de pureté, où l’on va essayer de se purifier soi-même par la pratique. Il est un espace qui inspire le respect, celui que l’on doit au professeur, aux pratiquants plus anciens, et à ceux qui pratiquent depuis moins longtemps que nous, et dont nous sommes responsables. C’est également un lieu lié à l’admiration, l’admiration pour un homme qui a passé sa vie à mettre au point un art martial et à le rendre accessible à tous. Point de vénération ni de culte de la personnalité là-dedans. Les pratiquants les plus anciens aiment à rappeller que le fondateur de l’Aïkido n’était qu’un homme, qui nous a proposé de suivre le chemin qu’il s’était trouvé. Le salut au kamiza, où figure généralement son portrait, n’est donc pas un acte de soumission, mais de remerciement pour avoir crée l’Aïkido. Je me permets d’ajouter que ce type de salut à genoux est quotidiennement pratiqué par les Japonais, au grand embarras du touriste occidental. C’est donc au titre de cette notion de sacralité, fondée sur la pureté, le respect et l’admiration, que s’expliquent les saluts au Dojo, au tapis et au kamiza. On pourrait, à mon sens, en rester là, dès lors que l’on accepte que l’Aïkido n’est pas un simple sport, mais que sa pratique s’accompagne d’un engagement moral à ne l’utiliser qu’à bon escient. Cependant, il existe un autre aspect selon lequel le Dojo est sacré. C’est l’idée que le Dojo constitue un espace d’exception, où les règles de la vie sociale sont suspendues.

Sacré et société

Pour les Japonais, il n’existe pas de distinction pertinente entre l’ordre de la nature et l’ordre de la société, le second étant simplement inclus dans le premier. De là vient sans doute le poids que les Occidentaux aiment à souligner des traditions, de la hiérarchie sociale et des normes. La présence en fond de l’éthique confucéenne, qui veut que l’homme ne perturbe pas l’ordre des choses en tentant de sortir de sa juste place dans la société y est pour beaucoup. Cependant, cette caractéristique n’est pas propre à la société japonaise. Les travaux des sociologues montrent que ce type de poids est certes moins visible, mais tout aussi puissant en Europe. La spécificité japonaise est de considérer que les règles sociales sont équivalentes aux lois de la nature. En Europe, l’ordre social est vu comme appartenant à un plan différent des lois physiques. Examinons maintenant le dojo sous cet angle. Si les règles sociales sont si importantes, presqu’aussi inéluctables que les lois de la nature, comment envisager un lieu où ces lois sont suspendues ? En effet, les distinctions sociales sont fondées sur la caste, la classe, la richesse, l’ancienneté et le savoir. Dans un dojo, cet ordre est inversé. Il n’y a pas de caste, tout le monde y revêtant l’habit du samouraï. il n’y a pas plus de classe, et la richesse n’est pas censée s’y montrer (leskeikogis sont supposés être vierges de toute marque distinctive, hormis le nom de leur propriétaire discrètement brodé sur le hakama). Les pratiquants se rangent ainsi par ordre d’ancienneté (dans la pratique et le dojo) et de savoir (par ordre de grade). C’est ainsi que le jeune deuxième dan se trouvera assis à une place plus honorifique qu’un homme plus âgé auquel il aurait en d’autres lieux cédé la place. Plus fondamentalement, l’ordre social est fondé sur une restriction très stricte de l’usage de la violence. Historiquement, l’usage de la violence contre d’autres êtres humains a rapidement été le monopole de castes (nobles), de professions (soldats, mercenaires) ou d’institutions (l’État), usage encadré par des règles strictes (code de l’honneur, lois et accords). Or, le dojo d’arts martiaux est un lieu où cette prohibition fondamentale est en partie levée, puisqu’il va s’agir de s’attaquer et de se défendre mutuellement. Cette suspension des règles sociales est le plus souvent acceptée instinctivement. Le contact physique qu’imposent les techniques ne serait pas souvent toléré hors du dojo. Or, dans celui-ci, on s’attrappe, se tire, se projette sans arrière-pensées. Enfin, le dojo est le lieu d’un accord implicite fort. Pratiquer implique de se mettre à la merci d’autrui. Les techniques sont dangereuses, et les attaques aussi. Le partenaire, quel que soit son rôle, a très souvent la possibilité de nous blesser. Il existe donc dans le dojo un engagement à ne pas blesser, contrepartie d’un engagement réciproque, ce qui permet de gérer une situation potientiellemnt dangereuse pour les deux partenaires (que penseriez-vous si quelqu’un vous saisissait brusquement le poignet dans la rue ?). Le plus souvent, ces trois aspects sont implicitement acceptés. Or, l’étiquette, qui parfois pose problème, n’est rien d’autre qu’une formalisation de l’acceptation de cette suspension des règles de la vie sociale habituelle. Et pour un Japonais, cette suspension a aussi un caractère sacré. Comment considérer autrement un lieu ou des lois équivalentes à celles de la nature se trouvent suspendues ? Le Dojo est donc sacré aussi pour toutes les raisons que donne ce paragraphe.

Conclusion: l’étiquette et le sacré

On voit donc que dans l’esprit de la culture japonaise, le dojo est un espace doublement sacré, ce qui n’est pas gênant, puisque c’est avec beaucoup de naturel que les Japonais côtoient le sacré. L’étiquette et le cérémonial leur semblent absolument naturels. On peut comprendre qu’il n’en aille pas de même pour un Occidental. Personnellement, cela ne me gêne pas d’adopter une étiquette japonaise à partir du moment où je pratique un art martial japonais. L’adhésion aux éléments religieux qui fondent en partie cette étiquette ne me semble pas être un prérequis. Cependant, je suis conscient que cela peut en choquer certains, qui peuvent estimer qu’il existe une ambiguïté pour un occidental dans le fait d’accomplir un tel cérémonial. Néanmoins, celui-ci est, même dans cette perspective, justifié par les raisons explicitées dans le troisième paragraphe de cet article. Certes, l’acceptation des clauses de respect va généralement de soi. Mais il ne fait aucun mal de rappeler, au début et à la fin de chaque pratique, que nous sommes là pour nous entraider, qu’il convient de laisser certaines conventions sociales au vestiaire, et que la pratique de l’Aïkido ne peut se comprendre sans référence à l’idéal que lui a assigné son fondateur, celui d’être un art de paix et d’harmonie. L’étiquette et le cérémonial sont justement là pour cela.

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