Mangaka, mangakoi ?

Las d’être regardé de travers lorsque quelqu’une de mes connaissances m’aperçoit lisant une de ces BD noir et blanc made in Japan, j’ai décidé de prendre la plume pour défendre ce genre souvent conspué.

On reproche souvent au manga d’être soit violent, soit pornographique, soit les deux. Je ne le nie pas, au contraire. Il existe de nombreux mangas violents et pornographiques, il en existe même bien plus que ceux qui utilisent cet argument s’imaginent. Je l’ai appris de visu en visitant les librairies de Tokyo. Seulement, ce beaucoup représente en fait une part, et une part seulement d’une offre immense. L’utilisation de cet argument révèle avant tout une mauvaise connaissance de l’offre de mangas, même si on ne considère que les traductions en français.

Ce passage obligé traité, venons-en aux critiques les plus fondamentales.

Une première catégorie de critique s’en prend au style graphique du manga, réputé pauvre, et choisissant la facilité du noir et blanc pour faire accepter des personnages difformes. C’est là ignorer que dans une culture où l’écriture est un dessin stylisé, le dessin est une écriture développée. En d’autres termes, le dessin de manga se veut un signe presque aussi transparent qu’un caractère. il doit donc pour cela être lisible et compréhensible d’un coup d’oeil, comme un mot dans un phrase. C’est un fait au Japon, que le manga se lit vite, et se ressent d’ailleurs plus qu’il ne se lit. Cette volontaire économie de moyens oblige d’ailleurs les mangakas (dessinateurs de mangas) à travailler par touches très subtiles, que l’on enregistre sans les percevoir vraiment. Trois traits au coin de l’oeil suffisent ainsi à modifier l’expression d’un personnage. De même, l’absence de couleur incite à produire des images présentant un très fort dynamisme, car les effets de mouvements se trouvent soulignés.

Un fait anecdotique explique d’ailleurs cette importance accordée à l’oeil. Le fondateur du manga moderne, Tetsuka (Le roi LéoAstro) nourrissait une admiration sans bornes pour Disney, et pour le Mickey des années 1950, dont les yeux représentaient la moitié de la figure. C’est ainsi que s’est perpétué cette tradition des grands yeux, lieu essentiel de l’expression d’un personnage de manga. De même, le choix de noir et blanc est parfaitement adapté au support traditionnel du manga, le papier de mauvaise qualité que l’on jette après lecture.

Ces mêmes raisons expliquent aussi que la critique concernant le peu de dialogues est mal fondée. Le dessin étant aussi une écriture, les dialogues ne sont qu’un support à l’action décrite par le dessin, exprimant ce que celui-ci ne peut dire, parce que trop complexe ou au contraire trop trivial. Il faut comprendre les dialogues comme ces petits caractères ajoutés à côté des caractères chinois rares dont ils indiquent la prononciation en Japonais. D’ailleurs, les mangas de qualité font souvent, pour des raison de scénario, place à des textes conséquents, mais rares.

Enfin, on attaque souvent la pauvreté du scénario. Il existe certes des thèmes récurrents. Mais comment reprocher au seul peuple à avoir subi une attaque atomique d’être hanté par le thème de l’apocalypse. D’ailleurs, la faute incombe aux sociétés de production françaises, qui ont fait dans les années 1980 des choix très discutables dans l’offre qui se proposait à eux. C’est ainsi que personne n’a cru à cette époque pouvoir distribuer Miyazaki, dont les oeuvres concurrencent aujourd’hui celles des studios Disney.

Depuis que j’ai écrit ces lignes, bien des exemples ont montré combien cet argument était faux. Ne retenons qu’un exemple, Tsukasa Hojo, qui dans Family Compo traite avec succès et humour le thème difficile de l’identité sexuelle. La production actuelle de manga, et la politique d’importation, tend d’ailleurs à privilégier un certain nombre de mangas à thème, reposant sur de véritables idées-forces, et à reconnaître enfin que le manga n’est pas un marché unique, et que le public de Card captor Sakura n’est pas le même que celui de Monster.