先生 : Sensei, le professeur et le Maître

Dans les arts martiaux, on utilise souvent un mélange de termes français et japonais. La méconnaissance de ces dernier conduit parfois à des malentendus regrettables. Le plus important de ces malentendus me semble être celui autour de la traduction de 先生,sensei. Je suis particulièrement sensibilisé à l’ambiguïté des utilisations de ce terme dans le domaine de l’Aïkido. Le but de ce texte est donc de mettre au clair certains problèmes de traduction.

Traduisons

En japonais, sensei s’écrit 先生. Le premier caractère, 先, se prononce seul saki ou ma, et signifie respectivement devant, antérieur et d’abord. Le caractère 生 est à la racine du verbe 生まれる, naître, et désigne plus généralement la vie. On le retrouve ainsi dans ;学生, gakusei, l’étudiant (connaissance et vie), ou 衛生, eisei, l’hygiène (préservation et vie). Étymologiquement, le sensei est donc celui qui est né avant.

En tant qu’aîné, le sensei dispose d’une expérience plus grande que ceux qui le suivent. Il est donc voué à leur transmettre cette expérience. C’est pourquoi ce terme désigne avant tout l’enseignant, le professeur. Il est utilisé très couramment au Japon. En particulier, il suffixe le nom de tout enseignant, y compris les médecin. 山田先生 signifie « professeur Yamada » ou « docteur Yamada ». Dans cet usage, il comporte une nuance de respect, mais moindre que celle qui est attribuée en français au terme « professeur ». En effet, ce mot est en général réservé aux professeurs d’université ou assimilé, signifiant de fait que la personne est titulaire d’une chaire. Au Japon, être professeur des écoles suffit à être sensei. Il n’est donc entouré que du respect dû à celui à qui on confie la formation d’autres personnes, et certainement pas se l’aura mystique implicite dans le terme de « maître ». Je tiens d’ailleurs à faire remarquer que la traduction de 先生 par « maître » ne figure dans les deux dictionnaires bilingues que j’utilise que comme composé pour « maître d’école » ou « maître de musique ». On peut alors se demander d’où provient l’usage particulièrement respectueux qui en est fait dans les arts martiaux.

Le sensei dans les arts martiaux

Pour comprendre ce glissement, il faut revenir à la structure traditionnelle des écoles d’arts martiaux au Japon, les ryu, ou « styles ». Les anciens grades des arts martiaux étaient plus simples qu’actuellement. Un premier brevet attestait de l’appartenance de l’élève à une école (c’est l’équivalent du shodan, premier dan), un second sanctionnait sa progression, un troisième était décerné quand l’élève avait maîtrisé les enseignement essentiels, et un dernier pouvait faire de lui l’héritier de l’école ou le fondateur d’une nouvelle branche de cette école (cf. Noboyushi Tamura, Étiquette et transmission, p. 86 et 87). Il était interdit d’enseigner hors de l’école ou d’accepter un défit avant l’obtention du dernier grade. En conséquence, les enseignants d’arts martiaux étaient tous supposés avoir atteint ce dernier grade, et donc étaient des gens particulièrement qualifiés, et dangereux.

Il faut souligner ce dernier aspect de l’enseignement des arts martiaux. Pendant longtemps, il s’est agit d’art de tuer, et les pratiquants étaient entraînés à considérer leur propre mort comme une éventualité immédiate, y compris au cours de l’entraînement. On a fait beaucoup de cas des règles de certains dojos où la condition d’obtention du dernier grade était d’arriver à vaincre le sensei, ce qui signifiait souvent tenter de le tuer. C’est là un extrême, mais il fait comprendre le climat d’extrême violence qui pouvait entourer cet enseignement. Il devenait alors vital de témoigner le plus grand respect à son professeur, celui-ci pouvant décider de l’indignité d’un élève, voire l’abattre.

Nous n’en sommes plus là aujourd’hui, mais des traces demeurent. Les arts martiaux traditionnels comportaient souvent une partie secrète, ésotérique. Les enseignants étaient donc aussi des « initiés », ce qui leur conférait un rôle moral et spirituel particulier. La description des septième et huitième dans d’Aïkido montre que cette conception reste opératoire. Le professeur d’arts martiaux était donc aussi un maître spirituel. Et on retrouve ici une conception similaire à celle des occidentaux : le maître est celui qui en plus de la connaissance d’une technique a reçu une initiation particulière. Je pense ici aux maîtres de philosophie ou aux maîtres-artisans des corporations médiévales.

La question est-elle réglée pour autant ? Suffit-il de réserver le sensei aux détenteurs des grades les plus avancés ? Non, sans doute pas. Car même en étant informé, on commet un contresens sur sensei, surtout si on s’adresse à un pratiquant japonais, qui est habitué à l’utilisation japonaise de sensei. Mieux vaut alors le « maître », plus ambigu. Mais les Occidentaux reculent souvent devant cette traduction de la terminologie. En effet, la soumission au maître est connotée négativement depuis la fin du dix-huitième siècle en occident. C’est en partie une conséquence de la fin du système des corporations, et une partie de notre propre héritage culturel. La soumission à un maître est difficile à assumer pour un occidental imprégné des notions de liberté individuelle (note : si la liberté est un droit inaliénable, l’individu n’a pas le droit d’y renoncer, par définition de l’inaliénabilité : on n’a pas le droit de se vendre comme esclave). Une telle attitude découle d’un souvenir profond des abus des « maîtres », à commencer par les rois et le clergé de l’Ancien Régime.

La question est donc de savoir ce qu’on dit en tant qu’Occidental en appelant son professeur d’arts martiaux « maître » ou sensei, ces deux termes n’étant pas équivalents.

Le sensei et le miroir

Les Japonais ont de nombreuses histoires de maîtres retors ou étranges. Mais ils ont aussi une culture de la soumission volontaire aux exigences du sensei, qui les guide sur le chemin de l’éveil spirituel. Est-ce là un signe supplémentaire de leur manque de personnalité individuelle ? Non, et une telle réflexion procède de la méconnaissance de la symbolique dusensei au Japon. Le paradigme du sensei s’explique en référence à la valeur de pureté, centrale dans le Bouddhisme comme dans le Shintô. Le sensei dans ces domaines est celui qui voit la vérité, et essaye de la transmettre de son mieux. Cette transmission se doit d’être la plus fidèle possible, non contaminée par l’ego ou la personnalité du sensei. En conséquence, l’image canonique de l’enseignant est le miroir, que l’on polit sans cesse pour mieux refléter ce qui nous est transmis. Le véritable Maître est donc celui qui est comme un miroir parfait, sans souillures ni impuretés, capable de refléter exactement la vérité qu’il contemple, et d’en montrer un reflet fidèle à ceux qui ne peuvent pas encore la voir.

Le rôle de sensei dans le domaine spirituel, et par extension dans les arts martiaux, demande donc un effacement de soi absolu, le renoncement à l’orgueil et autres satisfactions de l’ego pour se faire pur reflet de la vérité (et de la vérité elle-même, non d’un autre miroir). C’est donc un rôle très exigeant, requérant une humilité sans faille et une lourde responsabilité. De telles conditions commandent à coup sûr le respect qui entoure alors le sensei. Ce rôle est explicitement celui de l’enseignant en Aïkido, comme le montre l’orientation traditionnelle du dojo. Le Kamiza et le sensei font face au Sud, donc à la pleine lumière du soleil. C’est cette lumière que l’enseignant doit refléter le plus fidèlement possible, à l’image de ce qu’à fait le Fondateur. Il s’agit donc de refléter ce qu’a vu le Fondateur, et non d’être un reflet du Fondateur lui-même. Par extension, être le reflet de son propre sensei suggère que l’on en est encore à confondre la vérité et son reflet. Ce ne peut donc être qu’une étape transitoire, peut-être indispensable, dans la pratique. Toujours dans le dojo traditionnel, les débutants sont à l’Ouest, dos au soleil de midi, face au nord. Ils sont du côté de l’obscurité, et n’ont pour les guider que la lumière que reflète l’enseignant. Les pratiquants les plus avancés sont à l’Est, face au Nord. Du côté du lever du soleil, ils commencent à apercevoir eux-mêmes la lumière, dont ils ont appris à connaître le reflet. Tous ces éléments symboliques soulignent ainsi le mécanisme profond de transmission de l’art martial

Qui est donc le sensei ?

Même en maîtrisant les enjeux culturels et symboliques, il est ainsi bien difficile de conseiller une utilisation claire de sensei et de « maître ». Tout au plus voudrais-je avancer que cette utilisation dépend avant tout de l’entente entre l’enseignant et l’élève. Si tous deux le prennent dans le sens japonais courant, tout enseignant d’Aïkido peut être appelésensei. Si on y ajoute les connotations décrites ci-dessus, il convient d’être prudent sur l’utilisation de ces termes. Appeler quelqu’un sensei au sens de « maître » revient à lui reconnaître une autorité sur divers aspect de notre propre vie. Se faire appeler sensei au sens de maître représente une responsabilité considérable, assortie d’une immense exigence d’humilité et d’honnêteté vis-à-vis de ses élèves. Au-delà des mots, il importe d’être conscient de ses enjeux, qui reflètent la place que chacun accorde à l’Aïkido dans sa propre vie et l’opinion que chacun a de ses devoirs et de ses responsabilités en ce domaine.

Bibliographie commentée sur l’Aïkido

Il ne s’agit pas ici d’une bibliographie complète sur l’Aïkido, loin s’en faut : cet art a suscité une production éditoriale fort riche, et de qualité très variable. Il s’agit des ouvrages qui en 2002 m’ont inspiré pour mes essais sur l’Aïkido.

Ouvrages généraux sur les arts martiaux

  • Sun Tzu, L’Art de la guerre, coll. Pluriel, Hachette littératures, 2000
    Est-il besoin de le présenter ? J’ai bien aimé cette édition, tant par sa présentation générale que par sa méthode, qui nous livre d’abord le texte seul, puis en donne une version abondamment commentée et illustrée par la tradition chinoise.
  • Miyamoto Musashi, Traité des cinq roues, coll. «Spiritualités vivantes», Albin Michel, 1983
    Un classique de la littérature des arts martiaux. Cet ouvrage m’a frappé par la façon dont les considérations théoriques et morales encadrent un ensemble de techniques des plus pragmatiques.

Études historiques

  • Kim Min-Ho, L’Origine et le développement des arts martiaux, coll. Espaces et temps du Sport, L’Harmattan, 1999
    Il s’agit de l’édition d’une thèse d’anthropologie, qui me fut une source précieuse d’information, son auteur ayant eu accès à de nombreux textes chinois et coréens éclairant le fonds philosophique des arts martiaux.
  • J. Mutel, La fin du shôgunat et le Japon de l’ère Meiji, coll. Hatier Université, 1970.
    Un ouvrage de synthèse sur la période, mais qui date peut-être un peu.

Ouvrages sur l’Aïkido et son fondateur

  • Stevens John, Morihei Ueshiba, Budo éditions, 1999
    Un biographie bien documentée, regorgeant d’anecdotes sur le fondateur, y compris des plus invraisemblables.

Romans

  • Eiji Yoshikawa, La Pierre et le sabre et La Parfaite Lumière
    Il s’agit de l’édition française d’un callsique de la littérature japonaise comparable aux Trois Mousquetaires. Bien qu’écri à l’ère Meiji (et cela se sent dans le traitement des relations entre classes), cet ouvrage est un moyen agréable de parcourir les premières années de l’ère Edo et d’assister à la transformation des techniques de sabre en art martiaux.

Ouverture : Perspectives pour l’Aïkido moderne

L’Aïkido a bien survécu au retrait progressif, puis à la disparition de son Fondateur. Malgré les divergences pédagogique, l’éloignement géographique et temporel, il n’y a qu’un Aïkido, et tout le monde s’accorde sur le sens général de la pratique. Néanmoins, la période qui s’ouvre est particulièrement critique pour l’avenir de cet art martial. Dans les années qui viennent, la génération des élèves directs de O’Senseï vont se retirer à leur tour. Ils vont ainsi laisser un vide qui devra être rempli par des experts sélectionnés sur la seule base de leur légitimité technique.

Cet éloignement du moment et du lieu de sa fondation ne se marque pas que dans les hommes, mais aussi dans la conception de la pratique. Largement issu des valeurs de l’Asie en général et de Japon en particulier, l’Aïkido doit, au Japon même, trouver sa place dans une société dominée par l’individu, la compétition et les loisirs.

il ne serait pas absurde de considérer ces deux difficultés comme des menaces, ou à tout le moins des problèmes. Je préfère les considérer comme des défis dont l’issue va conditionner l’existence de l’Aïkido dans l’avenir.

Vers une nouvelle génération

Les élèves directs du Fondateur sont en train de disparaître petit à petit. Il ne se passe pas une année sans que nous apprenions le décès de l’une de ces figures éminentes qui, pour le pratiquant récent que je suis, ont formé mes professeurs et font figure de personnages historiques. C’est une triste réalité, mais il faut la regarder en face pour se poser la question cruciale de la relève. Car ce ne sont pas seulement des enseignants qui disparaissent, mais de maîtres, des personnalités qui avaient et ont encore la préscéance dans les débats sur le sens à donner à la pratique et sur la façon d’enseigner l’Aïkido. Cette prérogative, ils la tirent d’une double source. D’une part, leur légitimité technique, due à leur ancienneté dans la pratique, est peu discutable, même s’ils n’ont pas tous été témoins des mêmes étapes du développement de l’Aïkido. J’espère avoir montré dans la partie précédente que cette diversité constituait une précieuse richesse. D’autre part, leur légitimité technique s’appuie sur une légitimité que je qualifierait d’historique: ils ont, et eux seuls, la possibilité d’appuyer leur compréhension de l’Aïkido sur les explications que leur a fournies le Fondateur. En un sens fort, ils parlent en son nom. La conjugaisont de ces deux légitimités leur confère ce statut si particulier.

Leurs successeurs potentiels, les sixième dan d’aujourd’hui, ne disposent pas de cette légitimité historique: elle ne se transmet pas d’une génération à l’autre, elle est l’apanage de la première. Leur autorité, car ils vont être appelés à exercer une autorité pour maintenir l’Aïkido uni, ne pourra donc s’appuyer que sur la compétence technique. Je dois bien dire que la perspective d’une lutte, certes courtoise, mais d’une lutte pour de tels postes d’éminence ne me plaît guère. Serait-il possible d’en faire l’économie ? J’en doute: l’organisation de l’Aïkido montre bien comment le mélange des affinités personnelles et de la politique est explosif. Cependant, il pourrait sortir quelque chose de bon de cette lutte. En effet, puisque la prééminence ne reviendra pas automatiquement à quelques happy few, on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’une des conséquences de cette lutte soit un bouillonnement d’idées sur les origines, le sens et la façon d’enseigner l’Aïkido. En particulier, ce débat pourrait souligner l’apport que peuvent fournir les réflexions de pratiquants occidentaux.

Qu’ont-ils à apporter à un art martial fondé dans la culture asiatique ?
Précisément ce qui n’appartient pas à la culture asiatique, leur
connaissance des enjeux de la culture occidentale auxquels l’Aïkido est
confronté, même au Japon. En particulier, ils ont sans doute plus
l’expérience de la confrontation avec l’idée que l’Aïkido serait un simple
loisir. Pour les Japonais, la notion d’art martial est une référence
culturelle proche. Les professeurs occidentaux ont, inlassablement, à
l’expliquer et à l’enseigner. Plus que leurs collègues japonais, ils sont
soumis à la concurrence d’art martiaux revendiquant d’abord leur
efficacité ou leur prestige: le Japon n’est pas le seul à exporter des
techniques de combat.

Mais je pense que le débat va surtout se jouer sur la définition à
donner de l’Aïkido. Faut-il tâcher de le conserver tel que l’a légué
O’Senseï, ou faut-il le penser comme une oeuvre en mouvement, que ses
successeurs reprennent et perfectionnent à la lumière des nécessités du
moment ? Les deux approches ont leurs risques. Celui de la première est de
laisser l’Aïkido se figer, et de se réfugier dans une recherche de pureté
qui n’est souvent qu’une excuse pour un élitisme frileux. Le risque de la
seconde est l’éparpillement de l’héritage, une corruption de l’Aïkido qui,
rendu plus vulnérable à la tentation des sports et loisirs, y perdrait son
unité, et son sens. Un solution en demi-teinte est sans doute préférable,
mais difficile à définir. Il me semble qu’il est un point sur lequel on
peut être du conservatisme le plus intransigeant, ce sont les valeurs
fondamentales de l’Aïkido: maîtrise de soi, respect, recherche d’harmonie avec
l’autre, non-violence, recherche active de la paix dans un chemin à la fois
individuel et collectif. Il est heureux que ce point soit sans doute
consensuel. Pour le reste, je pense que la deuxième solution est la
meilleure, et qu’on peut même aller très loin en ce sens. Tout au cours de
sa vie, Morihei Ueshiba a fait évoluer l’Aïkido. Jamais il ne s’est arrêté,
estimant son travail accompli. Qui plus est, il a accepté de voir ses
élèves partir en sachant qu’ils développeraient chacun leur propre vision
de l’Aïkido. Cette attitude du Fondateur accrédite l’idée que l’Aïkido est
voué à évoluer, et qu’il est bon qu’il en existe de multiples reflets,
selon la personnalité de chacun. Cette approche est également plus
réaliste. Elle correspond à la dissémination mondiale de l’Aïkido, et au
travail entrepris par les Doshus.

Mais ce n’est pas une voie facile: chacune des figures éminentes a alors
le devoir de rester modeste, d’avoir conscience qu’elle n’exprime qu’une
facette de l’Aïkido. Ce qui est très difficile quand on est amené à juger
des propgrès d’autrui. En d’autres termes, il faudra que d’experts qu’ils
sont, ils deviennent des maîtres, capables comme le fut Me Kano d’envoyer
ses meilleurs élèves étudier chez un autre.

Un art martial adapté au monde post-moderne ?

Jusqu’ici, je ne me suis pas posé la question de savoir pourquoi pratiquer
l’Aïkido. J’ai supposé que je m’adressais soit s des pratiquants, soit à
des amateurs d’arts martiaux. Pourtant, cette question vaut la peine d’être
posée. En fait, c’est même la seules question essentielle, donc découle
tout ce que j’ai pu dire plus haut. Posons-là donc le plus brutalement
possible: à quoi sert la pratique de l’Aïkido ?

Pierre Chassang, dans Dis-nous ce que tu sais, pose assez
clairement ce problème. Il est peut utile, souligne-t-il, de faire de
l’Aïkido dans un but de self-défense. Mises à part un certain
nombres de professions, la probabilité d’appliquer l’Aïkido à bon escient
pour se défendre est assez faible, et l’Aïkido présuppose que l’adversaire
sait suivre les contraintes qu’on lui impose, c’est-à-dire qu’il est
lui-même un pratiquant d’arts martiaux, ce qui est rarement le cas dans les
échauffourrés de rue. Autant pour la self-défense, donc, pour la
raison fondamentale que nous vivons des temps de paix et d’ordre

Est-ce donc une manière «intelligente» de faire du sport ? Encore une
fois, P. Chassang combat cette idée, en distinguant la pratique de l’Aïkido
de celle du «budo sportif». Pourquoi, en effet, aller transpirer dans des
gymnases quand on peut obtenir un résultat similaire, et esthétiquement
plus proches des canons actuels, dans une salle de gymnastique ou de
musculation ? Quitte à transpirer «intelligent», autant faire du vélo pour
voir du pays, ou faire de la danse.

Pourquoi alors pratiquer l’Aïkido ? Interrogeons d’abord les débutants sur
les raisons qui les ont poussés à choisir cette discipline. Je suis frappé
du nombre de ceux qui ont été attirés par l’aspect esthétique de la
pratique. Cette idée d’un esthétisme particulier à l’Aïkido exprime selon
moi une perception intuitive par le débutant de la logique d’harmonie de
l’Aïkido. Associer l’Aïkido à la danse en énerve plus d’un, mais pourquoi
ne pas creuser cette association ? Cherchons à l’expliquer: contrairement à
la plupart des sports, en particulier des sports de combat, l’Aïkido est le
lieu d’une coopération, pas d’une confrontation. La résultante extérieure
de cette différence fondamentale, c’est précisément l’aspect esthétique de
l’Aïkido. Or, la danse est la plus connue des activités physiques
coopératives. D’où le parallèle, qui de faux devient éclairant. La force
propre à l’Aïkido, c’est cette rupture fondamentale par rapport à une
société où la compétition constitue le mode de sélection le plus
consensuel, et où toutes les activités se pensent en termes de
confrontation.

Quelle est la signification de ceci dans la pratique ? Dans le dojo, chacun
à pour devoir d’aider les autres à progresser. C’est un processus où le progrès
individuel profite à tous. Ce n’est pas révolutionnaire, me
direz-vous. Pourtant, si. Depuis Adam Smith et sa «main invisible»,
l’organisation de la société s’est pensée en Occident comme une manière de
faire que des individus supposés égoïstes concourent sans le vouloir au
bien commun. De là découle le primat de la compétition sur la coopération,
la valorisation de la performance individuelle et de l’efficacité. La
pratique de l’Aïkido impose une prise de conscience de ce type: dans le
déroulement de ma progression, je suis mis en face des conséquences de
celle-ci sur tous les membres du club.

Plus profondément, cette interrogation sur l’utilité et les motivations
de la pratique débouche que l’intérêt de l’Aïkido tient essentiellement
dans les valeurs qui le fondent, que l’on résume souvent, pour des raisons
de clarté comme étant la non-violence et le respect. Par l’exposé qui
précède, j’espère avoir montré que ces valeurs de l’Aïkido, son message et
son apport propre tant à l’histoire des arts martiaux qu’à la culture de
l’humanité, est plus complexe et plus profonde. Elles s’enracinent
effectivement dans une tradition très ancienne, celle de l’Asie Taoïste et
Bouddhiste, du Japon Shinto, mais remodelée par l’ouverture à la culture
Occidentale et par les bouleversements du siècle passé.

Que dire alors de l’Aïkido à venir ? Toute prophétie est
hasardeuse. J’ai dit qu’il était sans doute voué à évoluer à la mesure de
son internationalisation. Mais il est fondamental que le coeur de ses
valeurs soit préservé. Nous avons en effet tous vu que le programme fixé
par le Fondateur pour son art est loin, très loin d’être réalisé. Tâchons
donc de le faire dans la pratique, et en conscience.

Panorama de l’Aïkido aujourd’hui : Des styles et des hommes

La partie historique de ce texte s’est terminé sur la dissémination mondiale de l’Aïkido, conformément à la volonté du Fondateur. Je voudrais maintenant passer à une perspective plus géographique, et faire un état des lieux de l’Aïkido aujourd’hui dans le monde. Cet état des lieux vise d’abord à comprendre les relations complexes existant entre les différents courants de l’Aïkido, et surtout à comprendre comment malgré cette pluralité de courants, il n’y a qu’un Aïkido.

L’Aïkido dans le monde

C’est un fait qu’on pratique l’Aïkido un peu partout dans le monde. Cela ne va cependant pas de soi: l’exposé qui précède a montré combien la philosophie de cet art martial était ancrée dans des concepts propres à la pensée orientale. Pourtant, l’Aïkido international est prospère. Mieux, il faudrait dire qu’il n’y a plus d’Aïkido qu’international. La majeure partie de pratiquants sont aujourd’hui des non-japonais, élèves de professeurs eux-mêmes non-japonais. Voyons cela en détail, si vous le voulez bien. La carte montre bien que la monde de l’Aïkido est articulé autour de trois pôles: le Japon, l’Europe et les États-Unis. Ce n’est pas une surprise que ce soit majoritairement une pratique de pays riche, et le problème de collecte des données accentue encore ce biais. Ce qui est plus important est de noter l’asymétrie des trois pôles.

Le Japon

C’est le centre historique, et à ce titre le pays ayant le plus grand nombre d’experts, ce rapporté au nombres de pratiquants. Il bénéficie d’une très haute reconnaissance, ainsi que d’une force d’impulsiuon, le successeurs du Fondateur ayant imprimé leur marque dans la pratique de l’Aïkido. À ce titre se pose un problème d’homogénéité de la pratique. Du grand nombre d’enseignants au Japon découle une forte pluralité des courants, encore renforcée par le fait que les experts partis à l’étranger sont souvent restés fidèles aux formes qu’ils avaient apprises avant leur départ.

L’Europe

Ou plutôt faudrait-il dire la France, ce pays ayant le plus grand nombre de pratiquant en valeur absolue, malgré une population moindre que le Japon. C’est le centre du pôle de la pratique. Cela donne lieu à la concentration sur un petit territoire d’un grand nombre de qualifications «intermédiaires» (du premier au cinquième dan), reposant sur un tissu dense de clubs et une circulation importante des pratiquants du fait des contraintes institutionnelles de l’Aïkido français. C’est surtout un carrefour d’infuence, du fait de la présence de deux experts, Tamura N. et C. Tissier, la proximité de nombreux autres, et la prégnance d’influences plus lointaines (Chiba K.).

Les États-Unis

C’est probablement le pôle le plus difficile à cerner. Les maîtres japonais y sont nombreux, plus encore qu’en Europe, mais répartis sur un territoire bien plus vaste. Cependant, quand on consulte les bases de données, on constate que le nombre de clubs et de pratiquants est nettement inférieur à l’Europe.

Illustrons un peu cela:

L'Aïkido dans le monde : géographie du nombre de pratiquants

Les couleurs indiquent le nombre de pratiquants enregistrés, rapportés à la population

Légende
Pratiquants par million d’habitants;

  • Blanc: pas de données;
  • Jaune pâle: moins de 10;
  • Jaune vif: entre 10 et 100;
  • Orange clair: entre 100 et 500;
  • Orange vif: entre 500 et 1000;
  • Rouge: plus de 1000.
  • Point vert: intructeur japonais hors Japon;

Croix: données douteuses.

Sources: Site du Hombu Dojo, International Aikido Federation

Je reconnais volontiers que cette carte est largement incomplète. En particulier, les chiffres concernant les États-Unis font cruellement défaut. Je serais reconnaissant à toute personne pouvant me donner des chiffre fiables à ce sujet.
Puisqu’il est question de fiabilité, je tiens à souligner que les chiffres que je donne ici sont sujets à caution. Je pense que l’IAF a dû souvent procéder par estimations, n’indiquant pas toujours la différence entre celles-ci et les chiffres plus fiables. Ainsi, la fédération argentine compterait-elle plus de porteurs de dans que de membres. Ainsi, voici un tableau récapitulant les principales données.

Pays Nombre de détenteurs de dans Nombre de pratiquants Population (millions)
Argentine 500 37 37.5
Belgique 350 4500 10.3
Brésil 48 500 171.8
Bulgarie 35 1000 8.1
Chili 250 500 284.5
Rep tcheque 50 700 10,3
Finlande 239 3500 8,2
France 3000 300000 59,2
Allemagne 500 7500 82,2
Luxembourg 10 246 0,4
Indonesie 3000 45 206,1
Italie 4500 288 57,8
Macau 20 100 0,4
Malaisie 32 100 22,7
Mexique 225 1500 99,6
Monaco 2 100 0,03
Pays-Bas / 800 16
Nouvelle-Zélande 200 500 3,9
Norvege 26 300 4,5
Paraguay 3 100 5,7
Pologne 48 400 38,6
ortugal 16 / 10
Afrique du Sud 22 250 43,6
Singapour 40 800 4,1
Slovaquie 30 650 5,4
Suede 400 5000 8,9
Suisse 350 1000 7,2
UK 80 850 60
Urugay 30 300 3,4
Ex-Yougoslavie 48 350 10,7

On voit nettement apparaître nombre d’impossibilités à la lecture de ce tableau. Mon sujet n’est cependant pas de dictuter les erreurs et omissions de ces chiffres, mais d’en turer la signification. La première constatation qui vient à l’esprit est que l’Aïkido reste une discipline somme toute confidentielle, rapportée aux sports plus populaires, et même au Judo et au Karaté. Une seconde observation vient cependant nuancer la première: la pratique de l’Aïkido est nettement mondialisée. Nulle zone géographique ne peut réclamer l’exclusivité, ni même une véritable prépondérance. Certes, l’Europe, dont la France, pèse d’un poids très lourd, mais cela s’explique aussi par les strutures administratives européennes, qui permettent des comptages plus complets.

Les Organisations

Ceci étant, le fait le plus marquant de la géographie de l’Aïkido est que l’organisation administrative ne reflète que très imparfaitement le découpage esquissé plus haut.

Théoriquement, l’organisation de l’Aïkido mondial reste inébranlablement centrée sur le Japon et sur la personne du Doshu. Lui seul en effet est apte à décerner les grades supérieurs, et il est le dépositaire de l’esprit de l’Aïkido. Cependant, tant la distance géographique que l’éminence des experts à l’atranger obligent à des aménagements. En effet, bon nombre de ces experts ont été élèves en même temps, voiure avant l’actuel Doshu, et sont ses aînés, ce qui complique singulièrement les rapports hiérarchiques du point de vus des convenances japonaises. Il se crée en fait un jeu très complexe de déférences réciproques en fonction d’affinités de styles.

Ce qui émerge comme résultante est un systèmes d’organisations nationales et internationales à la fois partenaires et concurrentes. Sans doute est-ce osé de ma part, mais cette situation me rappelle l’organisation du Japon féodal. On y trouve en effet une figure centrale, détentrice du pouvoir d’octroyer les plus hautes distinctions, qui régule les rivalités entre responsables des administrations locales. Le parallèle est certes osé, mais il me semble bien expliquer la structure administrative de l’Aïkido.

La Fédération internationale d’Aïkido (IAF)

Site: International Aikido Federation Logo de l'IAFFondée en 1976.

Cette Fédération occupe une place centrale dans l’Aïkido international. Elle regroupe un très grand nombre d’enseignants japonais, et surtout est liée organiquement au centre de l’Aïkido, le Hombu Dojo. Le Doshu est statutairement son président, et les organisations nationales doivent être reconnues par le Hombu Dojo pour faire partie de l’IAF. Elle se présente comme la seule entité internationale de coordination avec le centre japonais, et comme un lieu d’échanges et de discussion. Son organigramme fait apparaître une implantation très internationale, mais les principaux postes sont occuppés par des Japonais, dont un certains nombre vivant hors du Japon. C’est certes son mandat originel: faire se rencontrer les enseignants liés au Hombu Dojo. À plus long terme, il s’agirait de «préserver l’esprit de l’Aïkido». Plus nettement, et son directeur (chairman) ne s’en cache pas, il s’agit de préserver le rôle central du Hombu Dojo dans l’organisation de l’Aïkido mondial. La disparition des pratiquants ayant eu un contact direct avec le Fondateur peut en effet conduire à l’exacerbation des tendances centrifuges, et les Hombu Dojo semble être le point logique autour duquel bâtir un consensus.

Semble, car si l’IAF se targue d’être démocratique, ses conditions sont restrictives, et sa représentativité discutable. Ainsi, les satuts stipulent qu’une seule organisation par pays peut adhérer. De ce fait, la France n’est représentée que par la FFAAA, soit la moitié seulement des pratiquants, et met à l’écart Tamura shihan, pourtant un des élèves directs du Fondateur. De plus, l’IAF a subi en 1998 une perte sévère, l’USAF (fédération américaine) s’en détachant, sous la direction de Yamada shihan, autre élève direct du Fondateur. De ce fait, l’IAF se retrouve en position de relais du centre japonais, mais semble pour l’instant échouer dans son rôle de coordinateur international.

La Fédération d’Aïkido des États-Unis d’Amérique (USAF)

Site: United States Aikido Federation

Cette fédération a, comme son nom l’indique, vocation à harmoniser la pratique, les passages de grades, et à servir d’intermédiaire avec le Hombu Dojo, ainsi que la gestion des enseignants. Ayant peu de données sur les États-Unis, je ne puis pas évaluer l’influence de cette structure. Cependant, on peut noter qu’elle regroupe les dojos des enseignants Japonais aux États-Unis, ce qui lui donne un poids important, puisqu’ils sont les vecteurs essentiels pour la demande de grades auprès du Hombu. Son influence s’étend d’ailleurs au-delà des États-Unis: au fil des pages, on découvre des dojos affiliés en Pologne, en Israël, et en France (Strasbourg), fondés par des élèves de maîtres appartenant à l’USAF sans doute. C’est aussi par l’USAF que passent les fédérations d’Amérique Latine

Du point de vue de l’Aïkido mondial, l’USAF représente un contrepoids important à l’IAF, qu’elle a quittée, et aux organisations européennes, du fait de la notoriété de ses membres. Cependant, elle reste en termes de nombre de pratiquants derrières les structures européenne et japonaise.

La Fédération européenne d’Aïkido

Site: FEA-EAFLogo de la FEA

Un tour sur l’unique page du site de cette fédération semble attester d’une existence réduite. Comment pourrait-il en être autrement: le poids en nombre de pratiquants ferait de la France l’élément central, pour ne pas dire hégémonique, d’une telle structure, qui serait logiquement sous l’influence de Me Tamura, en tant que délégué de l’Aïkikaï pour l’Europe. Or, cela n’est pas aujourd’hui possible, l’Europe étant un lieu de croisement très large des influences. Non seulement des experts japonais sont présents en nombre, mais en plus un grand nombre de clubs sont dans l’orbite de maîtres plus éloignés, Me Chiba par exemple. De plus, la création d’une grande fédération européenne poserait des problèmes d’équilibre de l’Aïkido mondial: en termes de pratiquants, elle serait sans doute la plus importante, et sa place vis-à-vis de l’IAF serait très mal définies. Néanmoins, l’harmonisation des structures légales européennes risque de pousser institutionnellement vers la création d’une telle entité.

Et les autres ?

Il existe probablement d’autres fédérations internationales (Asie du Sud-Est, Océanie), mais je voudrais surtout souligner l’existence d’une myriade de sous-structures, plus directement liées à un maître, qui ont également leut stratégie propre, et viennent encore compliquer le jeu, qu’il s’agisse du Birankaï autour de Me Chiba, d’Iwama Ryu autour de Me Saïto, dont les relations avec les fédération établies sont parfois houleuses.

Champ de bataille

Bien qu’il ne soit sans doute pas politiquement correct de parler de guerre d’influence, c’est à cela que cet enchevêtrement de structures, de mandats et de personnalités fait penser. il ne faut pas voir là un machiavélisme quelconque des intervenants. Chacun essaye de bonne foi de répandre l’Aïkido, étant porteur de sa vision particulière. Il est normal que chacun défende la conception de l’Aïkido qu’il croit bonne, et veuille la perpétuer en formant pratiquants et cadres. Ce qu’on peut regretter, c’est que naisse aux niveaux intermédiaires des antagonismes et des rivalités qui n’ont pas lieu d’être. Celles-ci sont d’autant plus regrettables que les cadres formés par ces structures auront prochainement à prendre le relais des maîtres japonais qui les ont formés. Ces derniers étaient unis par le souvenir d’une pratique commune au Japon. Quel lien personnel pourra exister entre ces cadres ?

Pour quelle pratique ?

Les interrogations du paragraphe précédent posent la question du sens à donner à la pratique de l’Aïkido. Il est acquis que l’Aïkido est pluriel. De son vivant déjà, le Fondateur le constatait: face à un Européen lui disant qu’il voulait pratiquer l’Aïkido de Me Ueshiba, O’Sensei s’étonna en disant que cela était fort rare, chacun semblant vouloir avant tout pratiquer son propre Aïkido. Boutade sans doute, mais révélatrice d’une tendance de l’Aïkido: les formes techniques de l’Aïkido sont souples. Elles permettent, avec les mêmes principes, à des personnes de morphologies très différentes de pratiquer. Il s’ensuit que les formes et les angles d’attaque varient considérablement. Les choix pédagogiques (principe de désiquilibre, de stabilité, relation avec le partenaire, formation de l’uke) peuvent devenir des «marques de fabrique» de telle ou telle école, alors que le but visé est le même. Seulement, un aspect donné peut être le fondement de la pédagogie de l’un, et une conséquence d’années de travail pour l’autre. Il s’agit avant tout de différences formelles, qui, si elles prêtent à plaisanter, ne diffèrent pas fondamentalement dans l’objectif poursuivi: perpétuer l’oeuvre de Morihei Ueshiba. C’est certainement en conscience que ce dernier a laissé ses élèves partir aux quatre coins de la planète, sachant que leur temps de formation relativement bref les conduirait inévitablement à développer des formes d’Aïkido qui leur seraient propres.

Plus importante est l’influence de la société occidentale sur la pratique de l’Aïkido. Cette influence n’est pas récente: l’adoption d’un système de grades, la dispersion des enseignants, la constitution de fédération relèvent de l’influence occidentale. L’Aïkido n’est plus une discipline sélective, réservée à des pratiquants déjà formés et triés sur le volet. Il l’a été: les entraînements à Iwama étaient très durs, et en France, dans les premiers temps, seuls les gradés du Judo avaient accès aux enseignements en Aïkido. Cette époque est révolue, et l’Aïkido est ouvert à tous. C’est là largement l’oeuvre de du fils du Fondateur, Kisshomaru Ueshiba, qui a toute sa vie travaillé à rendre l’Aïkido praticable. Ce faisant, il a fait un pari, car à devenir plus «facile», l’Aïkido met son âme en péril. Le rsique, en effet, est de voir l’Aïkido devenir une simple pratique de loisir, et perdre ainsi ses valeurs fondamentales d’art martial. Certes, l’absence de compétition préserve en grande partie l’Aïkido de la dérive sportive. Mais en partie seulement: il est tentant de ne le présenter de prime abord que comme un sport un peu particulier, afin de ne pas rebuter les pratiquants potentiels.

Au-delà des formes, c’est ce fond, l’esprit de la pratique qui est en discussion: un arbitrage terrible entre la vocation universelle de l’Aïkido, et le caractère restrictif de l’exigence que représente la pratique d’un art martial. «Art martial»: que de gloses, justement, sur ces deux termes, sur la signification donnée à la martialité, à ne pas confondre avec l’efficacité. J’espère que mes petites considérations historiques auront pu vous aider à y voir plus clair. pour ma part, ce débat, qui m’avait incité à entreprendre ces pages, mesemble prendre des proportions exagérées. L’esprit de la pratique est sans doute une question trop fondamentale pour être abandonnée au seul champ de la discussion. C’est dans la pratique ell-même que se trouve et se défend le sens qu’on veut lui donner. Le fait que O’Sensei ait laissé partir ses élèves, lui formé aux méthodes des écoles anciennes, me frappe particulièrement. Il a accepté d’être interprété. traduit, et donc dans un certain sens trahi dans l’oeuvre de sa vie. Pourquoi ? Pour nous permettre de pratiquer l’Aïkido. Dès lors, je ne peux me faire que l’avocat d’une pratique à la fois ouverte et informée, qui cherche en elle-même ses propres réponses et la légitimité de sa propre approche. Informée ai-je dit, car s’il ne faut retenir quelque chose de ces pages, c’est que l’Aïkido est un art très puissant, qu’il convient de toujours mettre en regard de la volonté de son créateur: en faire un instrument de paix et d’harmonie entre les hommes.

Le dōjō, un espace sacré ?

Calligraphie des caractères composant le terme Dojo

Calligraphie des caractères composant le terme Dojo

On entend souvent dire, pour expliquer l’étiquette, que le dojo est un espace sacré. Cette affirmation est surprenante: en quoi une salle de sport deviendrait-elle brusquement sacrée ? Pourtant, cette réponse est juste. Si elle n’est pas toujours compréhensible, c’est qu’elle fait appel à une notion de sacré qui est bien éloignée de la notre. Cet article vise à la comprendre, afin de voir en quoi l’étiquette et le cérémonial peuvent devenir des actes parfaitement naturels. L’enjeu est de taille. Sans cette idée, l’art martial n’est qu’un sport de combat.

Les religions au Japon

Pour un esprit occidental, formé aux religions monothéistes, la vie religieuse des Japonais est assez déroutante. Elle est marquée par de éléments absents des religions occidentales: la proximité du sacré, et le syncrétisme.

Un sacré à portée de main

Pour les Japonais, les puissances transcendantes n’ont pas l’éloignement du Dieu Ouranien (Ouranien: lié à une puissance céleste, comme il est indique dans «Notre Père qui êtes aux cieux». on oppose souvent cette notion à celle de divinités chtoniennes, associées à la Terre-mère), mais sont au contraire très proches. Cela est particulièrement vrai du Shinto, la religion autochtone du Japon (litt. «Voie des Dieux»). Cette religion constitue un exemple unique d’animisme moderne. L’adepte du Shinto, et la plupart des Japonais le sont à un degré ou un autre, partage le monde quotidien avec quantité d’esprits, puissances mineures de la nature, esprits des ancêtres, du lieu, etc., à qui il va demander un service en échange d’offrandes. On aurait tort de voir là de simples superstitions. Les Japonais trouvent un grand apaisement dans l’idée qu’il existe des puissances faisant échapper le cours des choses au pur jeu des lois de la science et du hasard. Les esprits du Shinto, les kamis, sont ainsi présent partout, dans chaque site auquel s’attache une histoire, un événement, ou une tradition. Les quartiers anciens (et beaucoup de modernes) ont leurs kami. Le kami de l’Aïkido a d’ailleurs son sanctuaire à Iwama. Autant dire que les Japonais vivent en contact quotidien avec le sacré. Passant devant un petit temple juste avant un dîner d’affaires, ils s’y arrêteront quelques instants pour demander le succès de leurs négociations. Cette proximité de l’espace sacré est également vraie en ce qui concerne le Bouddhisme. Comme dans le cas du Christianisme, le Bouddha est généralement représenté avec des traits proches de ceux du peuple du sculpteur. Ainsi, les Bouddhas japonais ont l’air japonais, tout comme les Christs du nord de l’Europe sont souvent blonds. Proximité ethnique, donc, mais cette proximité est fondée sur le fait que le Bouddha n’est pas divin au sens où l’entendent les Occidentaux. C’est simplement un homme qui a trouvé une voie vers l’Illumination, et qui a essayé d’apprendre aux autres comment en faire autant. Un homme, rien de plus, dont la pensée à été relayée par d’autres hommes qui ont trouvé un chemin similaire, fondateurs des différentes «sectes» (on parlerait en Europe de «courants»), ce qui diminue l’effet de l’éloignement historique.

Syncrétismes

Parlant des religions au Japon, il faut garder à l’esprit qu’elles sont remarquablement tolérantes. Le Shinto s’accommode très bien des spéculations métaphysiques du Bouddhisme, lequel affirme n’être qu’un chemin vers l’Illumination parmi l’infinité des chemins possibles. Aucune de ces deux religions ne se targue de détenir le monopole de la vérité sur le monde spirituel. C’est pourquoi on peut parfaitement être à la fois shinto et bouddhiste, et que la plupart des Japonais le sont, au point que la distinction entre d’anciennes divinités shinto et les boddhisatva (assistants du Bouddha) est bien souvent sans objet. La tolérance de ces deux religions et l’accent porté sur les exercices spirituels font que la notion de foi est bien moins importante que dans les religions monothéistes. On pourrait m’objecter que les chrétiens ont été bannis, massacrés et interdits du début du XVIe siècle à la fin du XIXe. C’est vrai, mais cette interdiction ne reposait pas sur une querelle de religion. Bien qu’irrités par l’intolérance des évangélisateurs et leur manque de respect pour les ancêtres (non baptisés, donc voués aux flammes au moins jusqu’au Jugement dernier), les Japonais étaient prêts à les tolérer. C’est la puissance politique acquise par les seigneurs christianisés, dont les arquebuses européennes modifiaient totalement l’équilibre stratégique, qui a provoqué cette répression. Ces deux caractéristiques de la religiosité japonaise, une religiosité flottante et ouverte, font que l’importance accordée à la croyanceest faible. La plupart de Japonais accomplissent les rituels non pas par foi positive, mais parce que cela ne peut pas faire de mal de se prémunir, et que ces rituels leur apportent un apaisement certain. c’est avec cet esprit qu’il faut sans doute envisager le caractère sacré du Dojo, et prendre un peu de distance vis-à-vis de ce que l’étiquette peut avoir d’étrange pour un occidental.

Le Profane et le sacré

Je suis souvent surpris que l’on s’étonne à l’idée que le Dojo est un espace sacré. Les espaces sacrés abondent en Europe, et il n’est pas nécessaire d’être croyant pour leur reconnaître ce caractère: dans une église, tout le monde baisse la voix. Alors, pourquoi cet étonnement ? C’est sans doute qu’avec la diminution de l’influence de la religion dans la vie quotidienne, il s’est mis en place une distinction forte entre le profane et le sacré, ce dernier étant d’autant plus fort qu’il se trouvait cantonné en quelques lieux exceptionnels. Ce problème ne se pose pas aux Japonais, qui cotoient le sacré quotidiennement. De ce fait, leur conception du sacré est moins proche de la notre. Pour un Japonais, est sacré tout ce qui suscite l’idée de pureté, le respect ou l’admiration. Ainsi une source est kami en raison de sa pureté, les ancêtres le sont en raison du respect qu’on doit à ceux qui nous ont précédés, les grands artistes, artisans, l’Empereur sont kami en raison de leur rôle de modèle. Le sacré est donc partout: les montagnes, les rivières, les temples, etc. Le Dojo est un espace sacré dans ce premier sens. Littéralement, le Dojo est «le lieu où l’on cherche la Voie» (on a vu qu’au sens de Bouddhisme, les Voies étaient innombrables, et mutuellement non exclusives). Il se doit donc d’être un lieu de pureté, où l’on va essayer de se purifier soi-même par la pratique. Il est un espace qui inspire le respect, celui que l’on doit au professeur, aux pratiquants plus anciens, et à ceux qui pratiquent depuis moins longtemps que nous, et dont nous sommes responsables. C’est également un lieu lié à l’admiration, l’admiration pour un homme qui a passé sa vie à mettre au point un art martial et à le rendre accessible à tous. Point de vénération ni de culte de la personnalité là-dedans. Les pratiquants les plus anciens aiment à rappeller que le fondateur de l’Aïkido n’était qu’un homme, qui nous a proposé de suivre le chemin qu’il s’était trouvé. Le salut au kamiza, où figure généralement son portrait, n’est donc pas un acte de soumission, mais de remerciement pour avoir crée l’Aïkido. Je me permets d’ajouter que ce type de salut à genoux est quotidiennement pratiqué par les Japonais, au grand embarras du touriste occidental. C’est donc au titre de cette notion de sacralité, fondée sur la pureté, le respect et l’admiration, que s’expliquent les saluts au Dojo, au tapis et au kamiza. On pourrait, à mon sens, en rester là, dès lors que l’on accepte que l’Aïkido n’est pas un simple sport, mais que sa pratique s’accompagne d’un engagement moral à ne l’utiliser qu’à bon escient. Cependant, il existe un autre aspect selon lequel le Dojo est sacré. C’est l’idée que le Dojo constitue un espace d’exception, où les règles de la vie sociale sont suspendues.

Sacré et société

Pour les Japonais, il n’existe pas de distinction pertinente entre l’ordre de la nature et l’ordre de la société, le second étant simplement inclus dans le premier. De là vient sans doute le poids que les Occidentaux aiment à souligner des traditions, de la hiérarchie sociale et des normes. La présence en fond de l’éthique confucéenne, qui veut que l’homme ne perturbe pas l’ordre des choses en tentant de sortir de sa juste place dans la société y est pour beaucoup. Cependant, cette caractéristique n’est pas propre à la société japonaise. Les travaux des sociologues montrent que ce type de poids est certes moins visible, mais tout aussi puissant en Europe. La spécificité japonaise est de considérer que les règles sociales sont équivalentes aux lois de la nature. En Europe, l’ordre social est vu comme appartenant à un plan différent des lois physiques. Examinons maintenant le dojo sous cet angle. Si les règles sociales sont si importantes, presqu’aussi inéluctables que les lois de la nature, comment envisager un lieu où ces lois sont suspendues ? En effet, les distinctions sociales sont fondées sur la caste, la classe, la richesse, l’ancienneté et le savoir. Dans un dojo, cet ordre est inversé. Il n’y a pas de caste, tout le monde y revêtant l’habit du samouraï. il n’y a pas plus de classe, et la richesse n’est pas censée s’y montrer (leskeikogis sont supposés être vierges de toute marque distinctive, hormis le nom de leur propriétaire discrètement brodé sur le hakama). Les pratiquants se rangent ainsi par ordre d’ancienneté (dans la pratique et le dojo) et de savoir (par ordre de grade). C’est ainsi que le jeune deuxième dan se trouvera assis à une place plus honorifique qu’un homme plus âgé auquel il aurait en d’autres lieux cédé la place. Plus fondamentalement, l’ordre social est fondé sur une restriction très stricte de l’usage de la violence. Historiquement, l’usage de la violence contre d’autres êtres humains a rapidement été le monopole de castes (nobles), de professions (soldats, mercenaires) ou d’institutions (l’État), usage encadré par des règles strictes (code de l’honneur, lois et accords). Or, le dojo d’arts martiaux est un lieu où cette prohibition fondamentale est en partie levée, puisqu’il va s’agir de s’attaquer et de se défendre mutuellement. Cette suspension des règles sociales est le plus souvent acceptée instinctivement. Le contact physique qu’imposent les techniques ne serait pas souvent toléré hors du dojo. Or, dans celui-ci, on s’attrappe, se tire, se projette sans arrière-pensées. Enfin, le dojo est le lieu d’un accord implicite fort. Pratiquer implique de se mettre à la merci d’autrui. Les techniques sont dangereuses, et les attaques aussi. Le partenaire, quel que soit son rôle, a très souvent la possibilité de nous blesser. Il existe donc dans le dojo un engagement à ne pas blesser, contrepartie d’un engagement réciproque, ce qui permet de gérer une situation potientiellemnt dangereuse pour les deux partenaires (que penseriez-vous si quelqu’un vous saisissait brusquement le poignet dans la rue ?). Le plus souvent, ces trois aspects sont implicitement acceptés. Or, l’étiquette, qui parfois pose problème, n’est rien d’autre qu’une formalisation de l’acceptation de cette suspension des règles de la vie sociale habituelle. Et pour un Japonais, cette suspension a aussi un caractère sacré. Comment considérer autrement un lieu ou des lois équivalentes à celles de la nature se trouvent suspendues ? Le Dojo est donc sacré aussi pour toutes les raisons que donne ce paragraphe.

Conclusion: l’étiquette et le sacré

On voit donc que dans l’esprit de la culture japonaise, le dojo est un espace doublement sacré, ce qui n’est pas gênant, puisque c’est avec beaucoup de naturel que les Japonais côtoient le sacré. L’étiquette et le cérémonial leur semblent absolument naturels. On peut comprendre qu’il n’en aille pas de même pour un Occidental. Personnellement, cela ne me gêne pas d’adopter une étiquette japonaise à partir du moment où je pratique un art martial japonais. L’adhésion aux éléments religieux qui fondent en partie cette étiquette ne me semble pas être un prérequis. Cependant, je suis conscient que cela peut en choquer certains, qui peuvent estimer qu’il existe une ambiguïté pour un occidental dans le fait d’accomplir un tel cérémonial. Néanmoins, celui-ci est, même dans cette perspective, justifié par les raisons explicitées dans le troisième paragraphe de cet article. Certes, l’acceptation des clauses de respect va généralement de soi. Mais il ne fait aucun mal de rappeler, au début et à la fin de chaque pratique, que nous sommes là pour nous entraider, qu’il convient de laisser certaines conventions sociales au vestiaire, et que la pratique de l’Aïkido ne peut se comprendre sans référence à l’idéal que lui a assigné son fondateur, celui d’être un art de paix et d’harmonie. L’étiquette et le cérémonial sont justement là pour cela.