Aïkido et histoire des arts martiaux. Une perspective

En 2002, je m’étais lancé dans une série d’essais consacrés à l’histoire de l’aïkido. Ils laissent aujourd’hui beaucoup à désirer, tant sur la documentation que sur certaines analyses. N’ayant toutefois pas le temps de les reprendre, je les republie tels quels, et tels qu’on peut, dix ans après, les trouver sur le site du Paris Aïkido Club.

Le but de cette page est de replacer l’Aïkido, art martial japonais relativement récent, dans l’histoire générale des arts martiaux. Il ne s’agit donc pas d’un pur historique, mais d’une réflexion sur ce que l’histoire des arts martiaux peut apporter au pratiquant actuel.

De l’art de tuer à la non-violence, origine et apport de l’Aïkido

L’Aïkido, Voie de l’Harmonie des Énergies, nous dit-on. Mais aussi un art martial orienté vers la non-violence. On peut, à juste titre, souligner à la fois sa dimension d’héritage traditionnel et sa modernité. Toutes ces idées sont sans doute justes, mais leur abondance cache une obscurité centrale: comment un art martial, un art de guerre, peut-il prétendre être un art de paix ? Il semble étrange de penser qu’il existe un chemin qui conduise à la paix par un raffinement des tecnhiques de guerre.

L’Aïkido, pourtant, est l’héritier de nombreuses techniques de combat, qui sont des arts de tuer. Que votre idée soit toujours de pourfendre l’adversaire écrit Miyamoto Musashi au XVIIe siècle. Dès lors, parler d’art martial non violent a-t-il un sens ? Il semble que oui: «budo» que nous traduisons par «art martial» peut aussi se traduire «manière d’arrêter le sabre» (1), c’est-à-dire d’éviter l’affrontement. En art martial, l’affrontement est déjà une défaite. Faire la démonstration de son art de tuer un acte humiliant, qui montre qu’on n’a pas su faire comprendre à l’agresseur qu’il faisait une erreur.

Dans l’idéal des arts martiaux, ce qu’on doit anéantir, ce n’est pas l’agresseur, mais la volonté agressive, celle qui conduit au combat. Il s’agit d’abord de notre propre agressivité, mais surtout de celle de l’adversaire potentiel. On peut certes détruire l’agressivité en détruisant l’agresseur. Mais est-il nécessaire d’aller jusque-là ? Telle est donc la problématique des arts martiaux qui a été transmise à l’Aïkido: est-ce possible de détruire l’agressivité de l’autre sans le détruire lui ?

Une solution à ce problème est l’Aïkido. Mais l’Aïkido ne s’explique pas seul, et la pratique est parfois lente à livrer ses réponses. C’est pourquoi je vous propose de remonter le temps, et de suivre l’histoire des techniques de combat orientales, principalement chinoises et japonaises, et leur transformation en arts martiaux, pour mieux comprendre ce que l’Aïkido hérite et ce qu’il apporte à cette histoire, qui cherche la paix par la préparation au conflit.

On s’accorde à penser que les arts martiaux orientaux, entendus comme des techniques martiales porteuses d’un enseignement dépassant le simple combat sont nées en Chine. C’est donc là que je commencerait mon enquête, il y a bien longtemps, dans Au commencement était la Chine.

Cependant, les arts martiaux chinois sont nettement différents des arts martiaux japonais. Il s’est donc produit quelque chose lorsque ces techniques ont traversé la mer de Japon. En particulier, il y a eu une rencontre, celle entre ces techniques, la morale de la classe montante des samouraïs et le bouddhisme zen. C’est au cours de cette période que sont fondées les premières écoles d’arts martiaux au sens où nous l’entendons usuellement. C’est cette rencontre que je vous propose de découvrir dans Chine et Japon: le conte de deux Empires.

Ces Écoles restaient cependant des écoles de «jutsu», de techniques, principalement de sabre. Or, le sabre est une arme, et le kenjutsu un art de tuer: on peut difficilement échapper à cette constatation. Ces écoles étaient surtout des structures très fermées, fortement hiérarchiques, réservées à une minorité. Elles ont donc subi de plein fouet l’ouverture du Japon à l’époque Meiji, et le rejet partiel du Japon traditionnel qu’elles représentaient. Cette période, à la fois florissante et dure a été pour les arts martiaux une profonde remise en question, complexe, ce qui rend nécessaire de suivre, en partie en suivant l’itinéraire du fondateur de l’Aïkido, l’itinéraire d’un expert en sabre après l’ère Meiji.

Ceci nous conduit à la guerre, et au traumatisme qu’ont représenté la défaite et l’occupation. C’est pourtant dans cette période noire pour le Japon que se sont développés les arts martiaux modernes. Il devient donc important de comprendre ce que cela a signifié pour des maîtres souvent passés par des structures traditionnalistes, et comment ils ont pu refondre ces savoir traditionnels pour non seulement leur rendre une pertinence, mais aussi en faire un des meilleurs ambassadeurs de la culture japonaise dans le monde. C’est l’histoire des arts de la guerre après Hiroshima.

Je terminerai cette étude par un panorama, nécessairement incomplet, de L’Aïkido aujourd’hui, qui cherche à comprendre comment cet élément d’une éducation guerrière a pu devenir aujourd’hui un cadre privilégié pour une démarche de développement personnel. Enfin, dans une Ouverture, je souhaite donner un aperçu des perspectives qui s’ouvrent à l’Aïkido tel qu’il est aujourd’hui.

J’ai également établi une très courte bibliographie des ouvrages utilisés pour ces essais.


(1) Cette étymologie découle de la lecture chinoise du caractère bu, en Chinois mou, qui est composé des clefs y (deux personnes), whal (flèche), kwa (lance, hallebarde) et zi(faire cesser, arrêter). De là la traduction comme méthode d’arrêter le combat, figuré par le sabre dans les locutions japonaises. Pour plus de détails, voir [Kim], pp 11-12.

Mangaka, mangakoi ?

Las d’être regardé de travers lorsque quelqu’une de mes connaissances m’aperçoit lisant une de ces BD noir et blanc made in Japan, j’ai décidé de prendre la plume pour défendre ce genre souvent conspué.

On reproche souvent au manga d’être soit violent, soit pornographique, soit les deux. Je ne le nie pas, au contraire. Il existe de nombreux mangas violents et pornographiques, il en existe même bien plus que ceux qui utilisent cet argument s’imaginent. Je l’ai appris de visu en visitant les librairies de Tokyo. Seulement, ce beaucoup représente en fait une part, et une part seulement d’une offre immense. L’utilisation de cet argument révèle avant tout une mauvaise connaissance de l’offre de mangas, même si on ne considère que les traductions en français.

Ce passage obligé traité, venons-en aux critiques les plus fondamentales.

Une première catégorie de critique s’en prend au style graphique du manga, réputé pauvre, et choisissant la facilité du noir et blanc pour faire accepter des personnages difformes. C’est là ignorer que dans une culture où l’écriture est un dessin stylisé, le dessin est une écriture développée. En d’autres termes, le dessin de manga se veut un signe presque aussi transparent qu’un caractère. il doit donc pour cela être lisible et compréhensible d’un coup d’oeil, comme un mot dans un phrase. C’est un fait au Japon, que le manga se lit vite, et se ressent d’ailleurs plus qu’il ne se lit. Cette volontaire économie de moyens oblige d’ailleurs les mangakas (dessinateurs de mangas) à travailler par touches très subtiles, que l’on enregistre sans les percevoir vraiment. Trois traits au coin de l’oeil suffisent ainsi à modifier l’expression d’un personnage. De même, l’absence de couleur incite à produire des images présentant un très fort dynamisme, car les effets de mouvements se trouvent soulignés.

Un fait anecdotique explique d’ailleurs cette importance accordée à l’oeil. Le fondateur du manga moderne, Tetsuka (Le roi LéoAstro) nourrissait une admiration sans bornes pour Disney, et pour le Mickey des années 1950, dont les yeux représentaient la moitié de la figure. C’est ainsi que s’est perpétué cette tradition des grands yeux, lieu essentiel de l’expression d’un personnage de manga. De même, le choix de noir et blanc est parfaitement adapté au support traditionnel du manga, le papier de mauvaise qualité que l’on jette après lecture.

Ces mêmes raisons expliquent aussi que la critique concernant le peu de dialogues est mal fondée. Le dessin étant aussi une écriture, les dialogues ne sont qu’un support à l’action décrite par le dessin, exprimant ce que celui-ci ne peut dire, parce que trop complexe ou au contraire trop trivial. Il faut comprendre les dialogues comme ces petits caractères ajoutés à côté des caractères chinois rares dont ils indiquent la prononciation en Japonais. D’ailleurs, les mangas de qualité font souvent, pour des raison de scénario, place à des textes conséquents, mais rares.

Enfin, on attaque souvent la pauvreté du scénario. Il existe certes des thèmes récurrents. Mais comment reprocher au seul peuple à avoir subi une attaque atomique d’être hanté par le thème de l’apocalypse. D’ailleurs, la faute incombe aux sociétés de production françaises, qui ont fait dans les années 1980 des choix très discutables dans l’offre qui se proposait à eux. C’est ainsi que personne n’a cru à cette époque pouvoir distribuer Miyazaki, dont les oeuvres concurrencent aujourd’hui celles des studios Disney.

Depuis que j’ai écrit ces lignes, bien des exemples ont montré combien cet argument était faux. Ne retenons qu’un exemple, Tsukasa Hojo, qui dans Family Compo traite avec succès et humour le thème difficile de l’identité sexuelle. La production actuelle de manga, et la politique d’importation, tend d’ailleurs à privilégier un certain nombre de mangas à thème, reposant sur de véritables idées-forces, et à reconnaître enfin que le manga n’est pas un marché unique, et que le public de Card captor Sakura n’est pas le même que celui de Monster.

Sam Gamgee, la Terre

L’idée d’écrire quelque chose sur Sam m’est venue quand j’ai lu un critique qui tirait argument du peu de ce conséquence de ce personnage pour montrer le «mépris» que Tolkien nourrirait pour les classes populaires. Cette analyse m’a fait bondir, d’une part parce qu’elle introduisait dans le monde du Seigneur des Anneaux une problématique qui n’avait pas lieu d’être, mais surtout cela révélait une incompréhension profonde du rôle de Sam.

Sam le Hobbit

Pour commencer, Sam est probablement le seul vrai Hobbit de la Communauté. Ils sont pourtant quatre, mais Tolkien donne des indication nettes que seul lui le reste vraiment à la fin. En effet, Frodo est depuis le début associé aux Elfes. au point qu’il leur ressemble et que tous les Elfes (et Golberry) le reconnaissent comme ami des Elfes à la seule lueur de son regard. Il parle de plus l’Elfique. Cette association, et cette ressemblance, ne fait que s’accentuer tout au son de son voyage. De sa blessure à Weathertop, il garde une vision partielle du monde des esprits, vision qu’ont les Eldar. Dès la rupture de la Communauté, c’est son aspect «elfique» qui prend le dessus. Sam est le seul à s’occuper de la nourriture, de la cuisine, du confort, toutes choses essentielles pour un Hobbit, et que Frodo aurait tendance à négliger. Certes, Frodo porte le poids de l’Anneau. Mais c’est précisément là que se joue la combat: l’Anneau dérobe peu à peu à Frodo sa nature de Hobbit, jusqu’à en faire un esprit capable de partir dans l’Ouest. Cet aspect est particulièrement souligné dans son attitude vis-à-vis de Gollum. Il prend en pitié la pauvre créature comme seul un Elfe pourrait le faire. Même Aragorn et Gandalf ont dit au conseil leur impatience vis-à-vis des faux-fuyants de Gollum.

Cet état elfique culmine dans le nettoyage de la Comté, où le pacifisme de Frodo tranche sur l’attitude des deux Capitaines. Frodo à ce moment ne participe déjà plus du même monde que les trois autres, et Saruman, même déchu, le voit parfaitement. Frodo a grandi en sagesse et en puissance. mais ce faisant, il n’est plus un Hobbit. il participe d’un pouvoir autre.

Dans une moindre mesure, c’est aussi vrai de Pippin et Merry. Tolkien les met d’ailleurs à part dès le début, du fait de leur appartenance familiale: Tooks et Brandybucks sont vus avec suspicion par les Hobbits normaux, les uns montrant souvent un esprit aventureux, les autres vivant dans une étrange région, près de la Vielle Forêt. Cet écart à la normale semble certes faible au début. Ils sont comiques et sans grande puissance, comme le montre leur double recours à Bombadil. Mais ils le deviennent de moins en moins. Certes, Pippin fait ses bêtises habituelles dans la Moria, et ils sont peu présents jusqu’à leur enlèvement, ne recevant de Galadriel que des cadeaux symboliques. Mais à partir de là, leur croissance est très rapide, dans tous les sens du terme. Arrivés à Fangorn, ils ont déjà crû en sagesse. Rencontrant Treebeard, ils ne lui en racontent pas plus qu’ils ne le devaient. Mais c’est surtout le contact avec les hommes qui va déclencher leur aliénation. Chacun, se mettant au service d’un roi, se met à avoir brusquement le comportement qui correspond, celui d’un Humain. Ils vont délibérément se jeter dans une bataille, et même rivalisent de prouesses (folie que l’on croyait réservée aux Hommes). Comme Frodo, le retour chez eux signe leur différence: ils sont les plus grands (en taille) Hobbits de l’histoire, et prennent le commandement, jouant jeu égal avec les Humains qu’ils rencontrent. il est à cet égard symptomatique que tous deux sentant leur fin venir quittent la Comté et aillent reposer à Rath Dinen auprès d’Aragorn.

Avec de tels compagnons, on comprend mieux que Sam puisse être considéré comme le seul Hobbit du lot. Et ce n’est pas qu’un effet de contraste. Sam va en effet être celui qui va exprimer au plus haut point le pouvoir intrinsèque des Hobbits.

Il en manque un…

Trois anneaux pour les rois Elfes sous le ciel…. Ainsi commence le poème, évoquant les anneaux de Feu, de l’Eau et de l’Air. chacun d’eux joue un rôle majeur dans l’aventure. le Feu permet à Gandalf d’affronter le Balrog et le Noir Capitaine. L’Eau sauve Frodo des cavaliers Noirs et aide à guérir sa blessure. l’Air soutient toute la magie de Galadriel. Attendez, trois anneaux élémentaires… n’en manque-t-il pas un, la Terre ?

Non, il ne manque pas, car les Elfes sont consubstantiels à Arda, ils ont donc tous un lien intime avec la terre. C’est d’ailleurs Sam qui le remarque en Lorien, disant que les Elfes sont en accord avec la terre qui les porte plus encore que les Hobbits avec la terre de la Comté. Pourtant, ce sont les Hobbits qui sont désignés comme les réceptacles du pouvoir de la terre. C’est Gandalf qui en fait la remarque à Frodo. Après le réveil de celui-ci à Imladris, il lui parle des trois, puis ajoute à la suite Dans la Comté réside un pouvoir d’une autre nature. Cette remarque ne prend sens que s’il s’agit d’un pouvoir de la terre. En effet, les Trois ont la faculté de conserver les choses dans leur éclat ancien. Mais la Terre ne peut avoir ce type de pouvoir, car elle porte un symbolisme de mort et de renaissance, pas de préservation. Et ce pouvoir, c’est le pouvoir propre des Hobbits, qu’exprime Sam.

Certes, ce pouvoir est tangible dans la capacité de résistance de Frodo. Mais il faut noter toutes les occurrences dispersées où Sam pose les bonnes questions ou a les bonnes réactions. Ainsi, dans la maison de Bombadil, il est le seul à ne pas faire de cauchemard. il sait qu’il est à l’abri, et ne partage pas la perméabilité des autres, déjà, à la suggestion par l’Ennemi. Dans l’Emin Muil, il refuse le pessimisme de Frodo en disant sait-on jamais ? quand Frodo évoque la possibilité qu’ils ne revoient jamais leurs amis. Et tout au long de son parcours avec Frodo, non content de s’occuper de l’intendance, c’est lui qui montre le plus de résistance a l’Ennemi. Cette mise en valeur de ses qualités hobbittes culmine lorsqu’allant délivrer Frodo, l’Anneau le suggère quand il entre véritablement en Mordor. Mais même alors, l’illusion de pouvoir que lui propose l’Anneau reste emminemment hobbitte et ancrée dans la terre: faire fleurir et fertiliser le désert qu’est Mordor. Et parce que l’Anneau est hors de son aire de suggestion habituelle, il n’a que peu de prise sur Sam, qui rejette la tentation avec une facilité déconcertante. Frodo, Galadriel et Gandalf avaient du mal à résister à la simple vue de l’Anneau. Et ils étaient à des lieues du Mordor. Sam lui est en Mordor, et vient juste d’enlever l’Anneau. et pourtant, il rejette la tentation d’un mouvement d’épaules. Le pouvoir de Sam, celui de Hobbits, c’est celui-là, de rester ancré dans la réalité, de ne pas se laisser séduire par le rêve. Deux illustrations de plus: il est le seul à qui Galadriel fait un cadeau fertile, au sens où le cadeau produira quelque chose au-delà de la guerre. Et surtout cette prodigieuse question, perdue à la fin d’une conversation: Frodo disant qu’il aimerait pouvoir rejoindre Bilbo et écrire et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours, Sam répond Mais où vivront-ils ? C’est ce que je me suis souvent demandé. Ce qui, à la lumière de la conclusion du livre, se révèle être d’une rare pénétration.

Il y a beaucoup d’autres occurrences où Sam manifeste ce pouvoir de la Terre, ce pouvoir de n’être pas corruptible et de toujours penser à la possibilité de continuer à engendrer quelque chose. Je ne les ai pas tous en tête, et je vous laisse le plaisir de les découvrir par vous-mêmes. Si ce texte vous fait relire le Seigneur des Anneaux avec une attention particulière pour Sam, alors ces mots auront rempli leur office.